L’esprit du Libre

5 janvier 2007 | Info
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Quelques définitions

Florent Latrive a écrit, “Du bon usage de la piraterie”, un livre essentiel à la compréhension des enjeux du Libre. Truffé d’exemples et d’une très grande clarté, je ne peux qu’en recommander vivement la lecture. L’ouvrage en version papier est actuellement épuisé mais il a été publié conjointement sous licence Creative Commons.
Par soucis de clarification, quelques notions essentielles extraites de son livre sont reproduits en tête de cet article. J’espère qu’ils éveillerons la curiosité et inciterons à la lecture intégrale de son ouvrage.

Florent Latrive clarifie deux interprétations opposées du droit d’auteur. La première vision considère une création comme un objet, propriété de l’auteur qui la transmet à sa descendance comme une maison ou autre bien matériel. Par extension cette même logique s’applique aux brevets d’invention. “Il est courant d’entendre des défenseurs du droit d’auteur reprendre cette filiation du « droit naturel », en le classant parmi les droits de l’homme. Tout questionnement sur un éventuel « droit du public » se retrouve ainsi disqualifié”. Tandis que dans la seconde vision “(…) on retrouve face aux défenseurs du « droit naturel » une autre interprétation, où la propriété accordée aux créateurs est subordonnée à son utilité sociale : c’est la version « utilitariste » de la propriété intellectuelle, en opposition à la version « naturelle ». Les droits accordés au créateur et à l’auteur sont alors issus d’un contrat social.”FL

Distinction entre bien privé et bien public

“Une voiture est un bien privé : son usage est dit « excluable » et « rival ». Rival car la jouissance du bien par un tiers limite ma propre jouissance. Si tout un chacun peut utiliser ma voiture, ma propre consommation en sera limitée. Pire : tous ces squatters risquent de l’abîmer à force de l’utiliser. Heureusement, la nature du bien privé me vient en aide : il est facilement rendu « excluable », autrement dit il m’est assez aisé d’empêcher autrui de l’utiliser. Je peux fermer ma voiture à clef, par exemple.

Les biens publics, eux, sont « non-rivaux » et « non-excluables ». La consommation d’un tel bien par une personne n’entrave en rien la consommation du même bien par d’autres. L’exemple le plus connu est celui du phare : sa lumière profite à tous les bateaux, quel que soit leur nombre (non-rivalité). Le phare pose aussi une autre difficulté : comment réserver la lumière aux seuls bateaux ayant payé pour en bénéficier (non-excluabilité)?

L’apport de cette distinction entre biens privés et publics est crucial à toute réflexion sur la « propriété » des oeuvres et des inventions. Car si les objets physiques et matériels sont toujours des biens privés, les objets immatériels – les oeuvres, les connaissances et nombre de services – sont en général des bien publics. Certes, dans le domaine culturel, la nature des biens est plus ambiguë. Une chanson en tant que telle s’apparente à un bien public, on peut la fredonner de mémoire, mais elle se présente au public associée à un bien privé : un CD. Tout comme l’est un concert ou une séance de cinéma : dans ces deux derniers cas, la salle fait office de bien privé, où se retrouvent les caractéristiques de rivalité (trop de monde à un concert diminue le plaisir collectif ) et d’excluabilité (on paie à l’entrée, un videur est là pour refouler d’éventuels resquilleurs).

Une idée est en revanche un bien public pur. Un jour, il y a très longtemps, quelqu’un a eu l’idée d’inventer la roue. Peu importe que des millions de gens aient désormais en tête ce principe : aucun d’entre eux ne pâtit du fait qu’il partage cette idée avec les autres. Autrement dit, une idée ne s’use pas si l’on s’en sert(…).”
Florent Latrive, Du bon usage de la piraterie, chapitre 1

Le libre est avant tout une attitude,

un état d’esprit, une échelle de valeur où la solidarité, le partage, la créativité, le savoir, l’ouverture, prime sur le mercantilisme, la possession ou le besoin de pouvoir.
Tous les créateurs, les penseurs, les philosophes, les scientifiques, artistes et artisans qui ont passé sur cette terre ont transmis leur savoir et savoir faire, leurs créations et leurs pensées. Chaque apport est né d’idées antérieures et nous nous nourrissons à notre tour des leurs. Nous poursuivons leurs œuvres et les nôtres seront terreaux des futurs enfants de la terre. Nos idées ne naissent pas de rien, elles germent de cet écosystème de pensées que nous appelons aussi “culture”. Nous sommes reliés dans le temps et dans l’espace, aux anciens et à nos paires. Nos idées alimentent le patrimoine de l’humanité et c’est dans ce côtoiement, ces échanges, ces interpénétrations qu’elles se dynamisent et s’amplifient. Toute découverte bloquée par un brevet, toute création emprisonnée dans un droit d’auteur trop restrictif stérilise une part de cet écosystème et rompt le réseau des échanges. Cet écosystème de la pensée nous nourrit tout autant que l’écosystème de la terre. Tous deux sont aujourd’hui menacés et c’est dans le même soucis d’urgence que nous devons œuvrer à leur préservation.
“Les défenseurs du droit d’auteur considèrent la culture comme un bien de consommation, les défenseurs du libre comme un lien social.[FL,ch.4]

Le Libre est naturel

Parce qu’il est naturel de se montrer ce qu’on aime, naturel de communiquer nos trouvailles grandes ou petites, naturel de partager l’écoute de musique que l’on apprécie, naturel de faire lire à d’autres un texte qui nous a touché. Ce besoin vital de partage fait partie de la nature humaine, le monde est fondamentalement plus solidaire que ce qu’on essaie de nous faire croire. La culture, parce qu’elle est un lien, appartient par nature au monde de l’échange.
“J’estime que la Règle d’or est que, si j’aime un programme, je dois le partager avec d’autres qui aiment ce programme. Les éditeurs de logiciels cherchent à diviser et à conquérir les utilisateurs, en interdisant à chacun de partager avec les autres. Je refuse de rompre la solidarité avec les autres utilisateurs de cette manière.”Richard Stallman, Extrait du Manifeste GNU

Mais qui parle d’éthique?

On nous amende, nous blâme, nous culpabilise, on nous traite de voleurs et de pirates parce que nous rendons accessible et que nous partageons cet immense savoir! L’on nous fait croire que notre comportement est sauvage et sans éthique… , mais qui sont ces faiseurs de morale, ces donneurs de leçons… mais où est passé l’éthique? certainement pas dans les brevets sur le vivant, dans les semences terminator, dans la biopiratrie, dans les brevets pharmaceutiques bloquant l’accès des trithérapies aux pays du sud, dans les versions multiples de médicaments presque identiques, mais lucratifs, produits au détriment de la création de médicaments nouveaux capables d’enrayer les fléaux mortels, dans les brevets qui brident la recherche, dans la culture sélectionnée et choisie à notre place, dans les DRM, dans les logiciels protégés. L’éthique appartiendrait désormais au commerce, à la mondialisation et au néolibéralisme?

L’esprit du Libre est aussi l’esprit du libre choix.

Défendre l’esprit du Libre c’est aussi défendre la diversité et le foisonnement culturel. Créer est avant tout un besoin d’expression, d’épanouissement et d’échange, alors qu’actuellement le monde marchant détermine pour nous ce qui est digne ou non d’appartenir à la culture et nous vend des produits culturels fabriqués soi-disant pour nous plaire. Ce sont des indices marketing qui sélectionnent l’offre culturelle. Mais qu’est ce que des critères de rentabilité ont à voir avec la culture? Rien si ce n’est la construction d’une culture artificielle bien éloignée du bouillonnement organique de La Culture, expression de la multitude. Il nous appartient de déterminer dans ce foisonnement de la pensée et de la création, ce qui nous touche, nous plaît, nous parle, et non dans l’offre restreinte qui profite économiquement au marché de la culture.
Créateurs, auteurs, chercheurs, programmeurs devraient pouvoir vivre de leurs créations, des solutions existent déjà et d’autres peuvent êtres développés pour parvenir à cet objectif. Des taxes, des impôts, des modes de financements mutualisés sont imaginables, voir, dans une sphère plus large, rejoindre les réflexions autour du revenu universel.
“étendre sans limites l’appropriation privée de l’immatériel est voué à l’échec : cette offensive se soldera soit par la dissolution complète du lien social et la stérilité économique généralisée, soit par des conflits toujours plus virulents entre les auto-proclamés propriétaires intellectuels et la gratuité anarchique. C’est donc l’extension politique de la gratuité qu’il faut viser, la réaffirmation du primat de l’échange social sur le commerce et l’organisation civilisée du non-marchand. “FL

Passion-plaisir-partage

Même si pour un créateur il demeure important de pouvoir vivre de son art ce n’est pas la seule, ni même la première motivation. Choisir les domaines dans lesquels on souhaite travailler, pouvoir vivre ses passions, partager ses découvertes, s’inspirer de celles des autres, créer non seulement dans le but d’être productif mais aussi simplement par jeu, par pur plaisir de la découverte et de l’exploration. C’est d’ailleurs un mode de fonctionnement proche, par certains aspects, de la recherche fondamentale et personne ne peut nier que même si une invention ou une découverte ne trouve pas tout de suite de débouché commercial, elle n’en demeure pas moins importante sur le long terme. Elle est un enrichissement du savoir, un pas de plus dans la connaissance qui peut avoir de grandes retombées dans différents domaines. Dans le monde du Libre, les créations et les découvertes de qualités sont reconnues et leurs auteurs estimés. C’est aussi sur cette reconnaissance que se créent des communautés de programmeurs ou de chercheurs. Dans le domaine du logiciel libre, la qualité de leur travail ronge sérieusement les monopoles des dominants. Les logiciels libres retirent à Microsoft et consort des “parts de marchés” qui dans ce mouvement changent de nature pour devenir “territoires de partage”. L’adoption du Libre est un acte de résistance au tout-marchant.

Pour aller plus loin, lire aussi:

Lawrence Lessig, L’avenir des idées, le sort des biens communs à l’heure des réseaux numériques

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